Dans ce neuvième volet de la série « Le bon geste », retrouvez le témoignage de Dorian Protzenko, pharmacien hospitalier assistant au sein du GHT* des Alpes du Sud à Gap, très engagé dans la transition écologique. Il explique comment l'hospitalisation à domicile peut devenir un véritable laboratoire du bon usage du médicament. Réévaluation des prescriptions, optimisation des voies d'administration, limitation du gaspillage médicamenteux… depuis son arrivée en hospitalisation à domicile (HAD) en 2024, il développe, avec son équipe, une démarche qui conjugue qualité des soins, efficience et respect de l’environnement.

Comment avez-vous réussi à identifier le gaspillage médicamenteux dans votre structure d'HAD ?

L'HAD couvre, dans notre cas, un territoire montagneux très vaste, réparti sur quatre départements. Certains patients vivent à plus de deux heures de route. Nous organisons donc une délivrance hebdomadaire des médicaments et des dispositifs médicaux, assurée par notre logisticien.

Mais en une semaine, la situation clinique peut évoluer rapidement : un traitement est interrompu, un autre modifié, l'état du patient s'améliore ou se dégrade... Ce qui a pour conséquence que de nombreux médicaments ne sont finalement pas utilisés.

Or, la réglementation interdit de réutiliser un médicament qui est sorti du domicile du patient. Nous récupérons ainsi des quantités importantes de traitements que nous sommes contraints de détruire. C'est un véritable sujet de préoccupation.

Quelles actions avez-vous mises en place pour réduire ce gaspillage ?

Nous avons travaillé sur deux axes.

Le premier concerne la réutilisation de certains médicaments. Nous avons cherché à identifier ceux qui supportent des variations de température et pourraient être candidats à une réintégration sans traçabilité. À terme, l’installation de traceurs de température au domicile des patients permettrait de sélectionner les médicaments faisant l'objet d'une telle expérimentation. Même à notre échelle locale, l'enjeu environnemental est considérable : la réintégration sécurisée des médicaments « résilients » nous ferait économiser jusqu'à 10 tonnes d'équivalent CO2 par an. Comme il est impossible de retraiter l'ensemble des retours, nous avons aussi élaboré un score de priorisation pour cibler les médicaments à plus fort enjeu économique, écologique et sanitaire.

Le second axe porte sur notre politique de délivrance des médicaments prescrits « si besoin », comme les antalgiques ou les antispasmodiques. Faute de visibilité sur les stocks au domicile, ils étaient auparavant fournis en grande quantité, avec des taux de retour pouvant atteindre 80 %, comme pour certains antispasmodiques, lorsque le patient sortait de l'HAD ou décédait. Nous avons étroitement associé les infirmiers libéraux à cette réflexion : ce sont eux qui nous signalent désormais quand les stocks deviennent insuffisants. Cette mesure très simple a permis de réduire d'un quart les retours de médicaments. C'est une belle illustration de la complémentarité entre la ville et l'hôpital.

Pourquoi la remise en question des voies d'administration est-elle devenue un axe important de votre pratique ?

Les patients arrivent souvent d'un séjour hospitalier où les traitements sont administrés par voie intraveineuse. Mais notre rôle, en HAD, consiste à réévaluer ces prescriptions. Lorsque la voie orale est tout aussi sûre et efficace, pourquoi maintenir une perfusion ? Cette réflexion améliore la qualité de vie des patients. Elle limite le recours aux soins infirmiers, diminue les contraintes liées aux perfusions et donne davantage d'autonomie aux patients, sans compromettre l'efficacité du traitement.

Quelles retombées positives observez-vous sur les plans économique et environnemental ?

Elles sont considérables. La voie intraveineuse mobilise beaucoup de matériels (poches, tubulures, dispositifs de perfusion, emballages…) et génère une quantité importante de déchets, sans compter le coût des soins associés. Lorsque la voie orale est possible, elle offre la même efficacité clinique tout en réduisant fortement les déchets et les ressources mobilisées.

L'objectif n'est jamais de dégrader la qualité des soins, bien au contraire : il s'agit d'offrir la même expertise au patient et de construire un système de santé plus durable, sur les plans environnemental et économique.

Quels défis avez-vous rencontrés ?

Le principal défi est de faire évoluer les habitudes. Nous avons la chance de travailler avec une équipe médicale jeune, très ouverte à la remise en question des pratiques. Cette adhésion collective est indispensable pour faire évoluer les organisations.

Quel conseil donneriez-vous à un confrère souhaitant agir en faveur de la transition écologique ?

J'inviterais avant tout à observer son propre terrain. J'ai découvert de nombreuses initiatives menées ailleurs, mais qui n'étaient pas forcément transposables à notre structure. Chercher à reproduire un modèle peut être décourageant.

Il faut partir des réalités de son exercice, identifier les difficultés du quotidien et construire des solutions adaptées. C'est souvent là que naissent les démarches les plus pertinentes.

* Groupement hospitalier de territoire