Tous Pharmaciens La revue n°30 - avril 2026
DIALOGUE
« La transplantation de microbiote fécal, une innovation de rupture portée par l’expertise pharmaceutique »
09/04/2026
Établissement de santé - Biologie médicale
Le Dr Anne-Christine Joly, pharmacienne hospitalière, et le Pr Nathalie Kapel, biologiste médicale, sont des spécialistes de la transplantation de microbiote fécal à l’hôpital Saint-Antoine, le centre de référence de l’AP-HP pour cette activité.
La transplantation de microbiote fécal (TMF) s’impose comme l’une des thérapies les plus prometteuses de ces dernières années. Une innovation de rupture qui exige un haut niveau d’expertise.
Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste la transplantation de microbiote fécal ?
Dr Anne-Christine Joly : Elle consiste à administrer une préparation de matière fécale, issue d’un sujet sain, à un patient atteint d’une pathologie liée à une altération du microbiote intestinal, avec une visée thérapeutique. Utilisée dès le IVe siècle en Chine, cette technique a notamment été expérimentée avec des selles animales par les soldats Allemands dans les années 40, après avoir observé que les Bédouins ingéraient des excréments de chameau en cas de dysenterie. Un essai clinique publié en 2013 a d’ailleurs été interrompu par anticipation, en raison de la supériorité constatée de la TMF par rapport à une antibiothérapie, afin de permettre aux patients de bénéficier plus rapidement de cette approche thérapeutique innovante.
Pr Nathalie Kapel : La TMF est incontestablement une thérapie de rupture qui exige une organisation très rigoureuse et sollicite des compétences croisées de haut niveau, entre médecins, pharmaciens hospitaliers et biologistes médicaux. En application du principe de précaution, la sélection des donneurs est une étape cruciale.
Quelles sont les indications de la TMF, et comment sont sélectionnés les greffons ?
A.-C. J. : La seule indication faisant l’objet d’une recommandation internationale dans le soin courant concerne le traitement de l’infection récidivante à clostridioide difficile, une infection particulièrement complexe à prendre en charge. Avec la TMF, les taux de réussite sont de l’ordre de 80 à 94 %. Des essais cliniques ont montré son intérêt dans la décontamination digestive de bactéries multirésistantes ou la GVH (maladie du greffon contre l’hôte) aiguë post-greffe. D’autres, en cours, montreraient un intérêt dans les maladies inflamma toires chroniques de l’intestin (MICI). Et de nombreux autres travaux sont également menés, par exemple en hématologie, en hépatologie, dans le syndrome de l’intestin irritable, dans l’autisme.
N. K. : La sélection des donneurs est un processus très exigeant. En moyenne, moins de 10 % des candidats donneurs sont éligibles au don de selles. Le rôle du biologiste médical consiste à rechercher et identifier la présence de virus, bactéries et parasites au niveau fécal, susceptibles d’être transmis au receveur, selon une grille établie par l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé). Nous intervenons durant toute la période de collecte, qui varie de 14 à 28 jours selon les donneurs, avec des analyses à intervalles réguliers pour vérifier l’innocuité des transplants.
Comment se déroule concrètement l’intervention ?
A.-C. J. : Une fois le donneur sélectionné, la préparation du transplant doit débuter dans les six heures, avant d’être conservé et adressé pour administration, partout en France et jusqu’à La Réunion. En France, et c’est loin d’être le cas partout, le transplant a un statut de médicament, et non de tissu vivant ou d’agent biologique, comme dans la plupart des autres pays. Il relève donc de la préparation magistrale ou hospitalière pharmaceutique, ce qui explique le rôle clé du pharmacien hospitalier. Deux formes galéniques sont possibles : suspensions en seringues ou gélules. Dans le cas des gélules, il faut adapter la composition des excipients utilisés pour la cryoconservation, avec davantage de glycérine pour une suspension plus épaisse. Nos équipes travaillent en environnement renforcé en matière de protection, pour éviter toute contamination du transplant et du personnel qui le manipule. Le recours à la salle blanche n’est pas nécessaire, mais nous utilisons des hottes, et des équipements de protection individuelle à usage unique.
En quoi la TMF valorise-t-elle l’activité pharmaceutique, ainsi que l’expertise biologique ?
A.-C. J. : Je dirais que la TMF fait appel au meilleur de l’expertise attendue de la pharmacie hospitalière. Toutes les phases du circuit, de la préparation à l’administration cumulent le plus haut niveau d’exigence, y compris la conservation à –80 °C et l’achemine- ment. Nous tirons une grande satisfaction à participer collectivement à construire une innovation de rupture, dans le cadre du Groupe français de transplantation fécale (GFTF) créé en 2014.
N. K. : Je suis également membre du GFTF depuis sa création, car cette activité repose sur une forte complémentarité des biologistes médicaux avec les pharmaciens hospitaliers et les cliniciens. Notre intervention couvre l’intégralité du processus : de la réalisation des examens biologiques fondamentaux pour la sécurité du transplant et le succès de la TMF, jusqu’à l’établissement et le suivi d’un registre incluant tous les patients concernés.