« Restériliser les dispositifs médicaux pour réduire les déchets, tout en améliorant la qualité des soins »
Dans ce huitième volet de la série d’entretiens « Le bon geste », retrouvez le témoignage d’Émilie Moreau, pharmacienne hospitalière, responsable de l’unité de stérilisation à l’hôpital Saint-Joseph (75), et de Samantha Huynh-Raphaël, pharmacienne hospitalière à Boulogne-Billancourt (92) et interne en pharmacie au sein de l’unité de stérilisation de l’hôpital Saint-Joseph (75) en 2023. Leur travail de thèse d’exercice en pharmacie hospitalière a porté sur l’impact environnemental de la stérilisation de dispositifs médicaux. Initialement motivée par des retours du terrain et des ruptures d’approvisionnement, leur démarche combine efficacité organisationnelle, rentabilité et impact environnemental réduit, tout en répondant aux normes sanitaires en vigueur.
Quelles actions avez-vous mises en place au sein de l’unité de stérilisation de l’établissement ?
Émilie Moreau : Nous avons progressivement remplacé certains dispositifs médicaux à usage unique par des instruments restérilisables, en commençant par ceux liés aux actes de petite chirurgie, comme les plateaux de suture. Cette initiative a été soutenue par le service de pharmacie et accompagnée d’une étude médicoéconomique pour en évaluer la rentabilité.
Samantha Huynh-Raphaël : Les ruptures d’approvisionnement ont également motivé cette démarche, qui s’est étendue à d’autres actes et services, avec l’introduction de plateaux restérilisables pour les biopsies cutanées et les badigeons opératoires.
Pourquoi avoir mis en place une telle démarche ?
E. M. : La mise en place de cette démarche repose sur une convergence de motivations cliniques, organisationnelles et environnementales. Initialement, le moteur principal était une problématique de qualité : certains instruments à usage unique ne répondaient pas aux attentes des praticiens, notamment pour des gestes fins nécessitant précision et fiabilité. Parallèlement, les équipes soignantes exprimaient une frustration face au fait de jeter quotidiennement des dispositifs ressemblant à du matériel restérilisable.
S. H.-R. : Les ruptures d’approvisionnement observées après la période de Covid ont mis en évidence notre dépendance importante aux dispositifs à usage unique. La dimension environnementale s’est progressivement imposée comme un levier supplémentaire.
Concrètement, comment cela se déroule-t-il ?
E. M. : L’exemple du plateau de suture illustre concrètement le fonctionnement de la démarche. Ce plateau comprend des instruments classiques – ciseaux droits, pince à dissection et porte-aiguille – qui peuvent être réutilisés. Seuls les consommables non restérilisables, comme les compresses, restent à usage unique. Après utilisation, ces instruments suivent un circuit précis : une étape de prédésinfection réalisée dans le service par trempage, puis un acheminement du matériel vers la stérilisation, où il est lavé, conditionné, puis stérilisé avant d’être remis en circulation.
Cette logique s’applique également aux plateaux de badigeon, pour lesquels les pinces et cupules ont été réintégrées dans les conteneurs de stérilisation, revenant finalement à des pratiques déjà existantes, mais abandonnées avec l’essor de l’usage unique.
Quels défis avez-vous eu à relever dans la mise en place de cette démarche ?
E. M. : Les principaux défis ont porté sur l’accompagnement au changement. Du côté de la stérilisation, les équipes ont globalement bien accueilli la démarche, même si elle a nécessité l’apprentissage de nouvelles pratiques, visant à renforcer la sobriété, comme l’adaptation du conditionnement lorsque le double emballage n’était pas nécessaire.
Dans les services de soins, l’introduction du restérilisable a demandé un travail pédagogique important, notamment pour intégrer l’étape de prédésinfection et modifier des habitudes installées depuis plusieurs années, comme le réflexe de jeter immédiatement après usage. Des actions de formation, des audits et des rappels réguliers ont été nécessaires, en particulier lors de l’arrivée de nouveaux internes peu familiarisés avec ces pratiques.
Quelles retombées positives avez-vous constatées ?
S. H.-R. : Sur le plan environnemental, les analyses de cycle de vie ont montré que l’impact principal des dispositifs médicaux provient de l’énergie de fabrication, bien davantage que de la consommation d’eau ou d’électricité liée à la stérilisation. Le passage au réutilisable permet donc une réduction significative de l’empreinte carbone et du volume de déchets produits.
E.M. : Pour les équipes, les retours ont été majoritairement favorables. Les utilisateurs ont constaté une amélioration de la qualité du matériel, notamment pour les gestes techniques nécessitant précision et robustesse. Les soignants ont aussi exprimé un sentiment de cohérence entre leurs valeurs personnelles et leurs pratiques professionnelles. Sur le plan organisationnel, la démarche a permis de lisser l’activité de stérilisation, de limiter les difficultés liées aux ruptures d’approvisionnement et d’optimiser les espaces de stockage. L’usage multiple apparaît ainsi comme une réponse simultanée aux besoins cliniques, logistiques, économiques et écologiques, illustrant le caractère vertueux de la démarche.
Sur quels outils ou documents vous êtes-vous appuyées pour mettre en place votre démarche ?
S. H.-R. : Des analyses de cycle de vie ont été réalisées selon la méthodologie de l’Ademe afin de quantifier l’empreinte carbone des dispositifs étudiés. Cela a contribué à démontrer scientifiquement les bénéfices environnementaux du restérilisable. Des études médicoéconomiques ont également été conduites pour évaluer la rentabilité des investissements, tandis que des audits organisationnels et des questionnaires de satisfaction ont permis de mesurer l’impact sur les pratiques professionnelles et l’acceptabilité par les équipes.
Quels conseils donneriez-vous à un confrère souhaitant agir pour la transition écologique ?
E.M. : Je pense que le principal est de se lancer, en partant de projets portés par le terrain et soutenus par des équipes motivées, plutôt que d’imposer une transformation. Il est essentiel de démontrer rapidement les bénéfices concrets, notamment économiques, car la transition écologique hospitalière ne constitue pas une démarche à perte : elle s’accompagne souvent d’un retour sur investissement relativement rapide.
La réussite repose aussi sur une approche collective, impliquant l’ensemble des acteurs du circuit – soignants, pharmaciens, équipes d’hygiène, encadrement et logistique – afin d’assurer l’adhésion et la pérennité du changement. Avancer progressivement, valoriser les réussites locales et laisser la dynamique se diffuser naturellement apparaît comme la stratégie la plus efficace pour inscrire durablement ces actions dans les pratiques hospitalières.