Dès l’entrée dans la vie professionnelle, le jeune pharmacien peut être confronté à des situations mettant en jeu son indépendance. Dans certains cas, les engagements qu’il prend dans le cadre de contrats de travail, de prises de participation, d’emprunt… peuvent aller jusqu’à hypothéquer son avenir professionnel. D’où la nécessité qu’il soit préparé à ces problématiques, avant même d’exercer.

Constats et recommandations

Base incontournable de l’indépendance professionnelle, le code de déontologie est abordé dans les unités d’enseignement (UE) de législation pharmaceutique des 1er et 2e cycles du cursus universitaire. Des approfondissements sur les articles du code concernant l’indépendance professionnelle seraient utiles, par exemple avec l’étude de situations pratiques auxquelles les étudiants seront confrontés. Toutefois, dans un contexte de généralisation de l’exercice en société et des enjeux de financiarisation qui en découlent (en savoir plus), l’enseignement des notions économiques et de gestion d’entreprise doit également être renforcé. Au sein des CROP, les conseillers ordinaux au contact des jeunes diplômés entrant dans la profession font le constat de leur méconnaissance des modèles économiques qui sous-tendent la profession. Cette situation, commune aux différentes professions de santé, a aussi été pointée dans le rapport sénatorial de septembre 2024, qui propose de mieux former les étudiants à la diversité des modes d’exercice. Ceci, afin de préserver leur indépendance par l’analyse critique de ces situations, telles que la gestion de structures de type SEL.

Comment intégrer l’acquisition de notions indispensables dans la formation initiale ?

Les récents textes réglementaires (50) (51), relatifs à la réforme du troisième cycle court (R3C) des études pharmaceutiques, définissent le contenu des connaissances et compétences à acquérir pour l’obtention de l’un des deux diplômes d’études spécialisées (DES) : DES de pharmacie officinale et DES de pharmacie industrielle et de recherche.

Le DES de pharmacie officinale a pour objectif de renforcer, d’approfondir et de compléter le socle de connaissances et de compétences acquises par l’étudiant au cours du 2e cycle (tronc commun, puis filière) du diplôme de formation approfondie en sciences pharmaceutiques (DFASP). L’arrêté du 31 décembre 2025 définit donc un référentiel de formation avec les notions, qui doivent être acquises, en théorie pendant les deux années DFASP 1 et 2, puis consolidées en 6e année pour l’obtention du DES. Y figurent notamment la connaissance, la compréhension et l’apprentissage critique :

  • des principes de base de la gestion financière et budgétaire de l’officine ;
  • des bases de la comptabilité (bilan, compte de résultat, marge, excédent brut d’exploitation) ;
  • des principes de la rentabilité d’une officine, de sa trésorerie ;
  • du fonctionnement des ressources humaines dans le respect du droit du travail et de l’entrepreneuriat ;
  • des fondamentaux de la gestion administrative d’une officine (déclarations obligatoires, assurances…) ;
  • des enjeux juridiques, économiques, financiers d’une installation en officine.

Dans le programme du DES de pharmacie industrielle et de recherche, il est également prévu que les étudiants se destinant à la distribution en gros soient en mesure de gérer les aspects contractuels avec les clients pharmaciens d’officine, d’analyser leurs besoins et de les accompagner sur les divers aspects du métier : comptabilité, gestion, formation, amélioration des performances commerciales…

L’ensemble de ces dispositions de la R3C (la réforme du troisième cycle court des études de pharmacie) entrera en vigueur dès la rentrée 2026 et un groupe de travail national a été mis en place dans cette perspective, sous la direction de Pascale Schumann, doyenne de la faculté de pharmacie de Caen.

Le DES long de pharmacie hospitalière repose sur une maquette révisée en 2019. Il permet d’accéder à l’exercice en PUI. La formation repose sur le principe d’une autonomisation progressive de l’interne en pharmacie vers son futur métier. Les quatre années sont segmentées en trois phases : socle (pendant les quatre premiers semestres), approfondissement (pendant une année durant laquelle l’étudiant soutient sa thèse), consolidation (pour les deux derniers semestres).

Durant la phase socle, les enseignements et les compétences à acquérir portent sur quatre domaines : pharmacie et prise en charge thérapeutique, dispositifs médicaux et stérilisation, technologie pharmaceutique hospitalière et contrôle, assurance qualité, gestion des risques et évaluation des pratiques professionnelles.

Les options précoces sont réalisées lors de la phase d’approfondissement : radiopharmacie, pharmacie hospitalière et générale (PHG), développement et sécurisation des produits de santé.

Les lieux de stage sont agréés par l’ARS pour recevoir les étudiants dans les différents domaines de la phase socle ou lors des phases suivantes. L’étudiant est encadré par un responsable du stage pharmacie lors des semestres en PUI ou non-pharmacien lors des stages libres.

L’arrêté du 4 octobre 2019, portant organisation du troisième cycle long des études pharmaceutiques, précise : « Le pharmacien est aussi responsable aux plans éthique et déontologique. Il a une attitude guidée par l’éthique, la déontologie et il adopte un comportement responsable, approprié, intègre, altruiste, visant au bien-être personnel du patient et à la promotion du bien public. » Pour autant, la maquette du DES ne prévoit pas de sujets particuliers à la déontologie ou à l’indépendance professionnelle parmi les compétences générales ou spécifiques à acquérir (annexes 2.4, 3.2). Afin que le pharmacien intègre les éléments utiles à son futur exercice, l’apport de connaissances théoriques et pratiques au cours de son cursus paraîtrait nécessaire.

(50) Décret n° 2025-1399 du 29 décembre 2025 relatif au troisième cycle court des études pharmaceutiques.

(51) Arrêté du 31 décembre 2025 portant diverses dispositions relatives aux études pharmaceutiques.

Le rôle des maitres de stage et des conseillers ordinaux

Les maîtres de stage sont particulièrement qualifiés pour faire le lien entre enseignement théorique et formation pratique, donnant au stagiaire des exemples concrets d’activités où il est nécessaire de défendre l’indépendance professionnelle. Pour l’exercice officinal, ils assurent ce relais entre l’enseignement universitaire et la pratique professionnelle, pendant une période de douze mois ou deux fois six mois. Leur agrément est délivré par le directeur général de l’ARS, après avis d’une commission pharmaceutique officinale présidée par le directeur de l’Unité de formation et de recherche (UFR) et comprenant, entre autres, un représentant d’un conseil compétent de l’Ordre national des pharmaciens. La convention de stage, liant l’officine, l’étudiant et l’UFR, doit donc reprendre les objectifs pédagogiques ci-dessus, notamment en matière de gestion économique de l’officine, de relations humaines et de risques pour l’indépendance professionnelle y afférents.

De même, les conseillers ordinaux contribuent aux relations avec les facultés de pharmacie, les étudiants et les maîtres de stage. Des initiatives ont été prises par des conseillers ordinaux des sections A, D et G, sous forme d’interventions dans des facultés sur la thématique de l’indépendance professionnelle. Ceci, d’autant plus que les adjoints vont désormais devenir également des maîtres de stage à part entière, en application de l’arrêté du 31 décembre 2025, pris dans le cadre de la réforme du troisième cycle court des études de pharmacie (R3C)(52).

(52) Arrêté du 31 décembre 2025 portant diverses dispositions relatives aux études pharmaceutiques.

Les formations complémentaires

En sus des enseignements faisant partie du cursus pharmaceutique initial, les étudiants doivent être encouragés à suivre des formations complémentaires. Certaines facultés proposent par exemple des diplômes universitaires (DU) du type « Management à l’officine ». Dans une perspective d’homogénéité, un travail de recensement des DU proposés par les 25 facultés de pharmacie en France a été entrepris par la Conférence des doyens. En dehors des facultés de pharmacie sont également disponibles des formations en gestion et finance, comme dans les instituts d’administration des entreprises (IAE).

Regard d’expert

Pr Raphaël E. Duval,
premier vice-président de la Conférence des doyens de facultés de pharmacie, université de Nancy-Lorrain

Citation

Face aux évolutions de la profession, il est nécessaire de renforcer la préservation de l’indépendance avant même que le jeune pharmacien ne commence à exercer. Mais, son intégration au cursus universitaire est plus complexe qu’il n’y paraît et doit éviter divers écueils.

Premier constat : il ne s’agit pas seulement d’un problème d’acquisition de connaissances, mais aussi de compétences. Rien ne sert d’avoir les bases du droit, de la finance, de la gestion, sans disposer des outils pour faire une analyse critique des situations dans lesquelles il faudra les mettre en application. En cela, la R3C apporte des évolutions intéressantes, en introduisant dans les différents objectifs pédagogiques la notion d’apprentissage critique, lors des stages.

Reste à en définir les déclinaisons pratiques.

Deuxième constat : le sujet de l’indépendance professionnelle doit prendre place le plus tôt possible dans les études, avant même le choix de la filière. Or, si on fait abstraction de la première année commune d’accès aux études de santé(53), il ne reste que deux années du premier cycle de formation générale pour que l’étudiant fasse ce choix crucial, en ayant notamment compris les enjeux des modèles économiques propres à chaque type de métier.

Troisième constat : le temps d’enseignement n’est pas extensible. À raison de 600 heures par an, il faut y intégrer la préservation de l’indépendance sans tomber dans le saupoudrage. Cela suppose probablement des arbitrages.

Quatrième constat : l’appropriation individuelle est un facteur décisif, mais requiert de l’étudiant une vision la plus concrète possible de la profession. C’est la vocation des forums organisés au sein des facultés avec des intervenants extérieurs. Sur un sujet aussi sensible que l’indépendance professionnelle, il convient cependant d’être vigilant quant à l’absence de conflits d’intérêts lors de ces interventions.

Au total, la faculté apporte les fondamentaux de l’acculturation des pharmaciens en matière d’indépendance, mais, sur un temps finalement très court, elle ne peut tout faire à elle seule. Les doyens, les enseignants, les étudiants sont au fait de cette nécessaire prise de conscience, dans laquelle il faut aussi « embarquer » tous les acteurs : CROP, Union régionale des professionnels de santé (URPS), et, bien sûr, les pharmaciens en exercice avec, au premier rang, les maîtres de stage.

(53) Arrêté du 31 décembre 2025 portant diverses dispositions relatives aux études pharmaceutiques.