Tous Pharmaciens La revue n°29 - décembre 2025
NOS PERSPECTIVES
Le biologiste médical : une expertise à valoriser dans l’intérêt de la santé publique
18/12/2025
Biologie médicale
Dans un contexte d’industrialisation du secteur et de désertification médicale, la contribution du biologiste médical à l’efficience du parcours de soins des patients pourrait s’avérer décisive en matière de santé publique.
La biologie médicale dans un système de santé en tension
Vieillissement de la population, hausse de la prévalence des maladies chroniques, virage vers plus de prévention et de soins ambulatoires… sont autant de facteurs d’une demande de soins en constante augmentation. Dans le même temps, le pays est confronté à une pénurie de professionnels de santé, en particulier de médecins traitants, entraînant notamment un allongement des délais de prise en charge et une perte de chance pour les patients. De plus, le déficit d’attractivité de certains territoires géographiques et de professionnels de santé exerçant en libéral a conduit à l’apparition de déserts médicaux, où les difficultés d’accès aux soins des patients sont parfois critiques.
Paradoxalement, la solidité du maillage territorial des laboratoires de biologie médicale (LBM) n’est pas toujours mise en avant, alors qu’elle constitue un véritable atout pour les populations. Cette proximité avec les patients permet en effet de maintenir qualité et continuité des soins, dans de bonnes conditions d’accessibilité. Lors d’un récent sondage (sondage Odoxa mené du 6 au 29 octobre 2025, auprès de 24 478 Français [représentativité nationale]), près des deux tiers des Français déclaraient que l’accès aux soins était globalement difficile là où ils vivaient, alors que 88 % d’entre eux estimaient que l’accès à un laboratoire de biologie médicale était satisfaisant. Comme pour les infirmiers et les aides-soignants (80 % de satisfaits), ce sont les seuls professionnels de santé de ville (hors pharmaciens d’officine), dont l’accessibilité est jugée acceptable. L’accès à un médecin traitant, par exemple, est insatisfaisant pour 59 % de la population.
On constate cependant que certaines régions comportent des sites aux activités redondantes quand d’autres en sont dépourvues. Il convient donc d’envisager une offre de soins qui réponde mieux aux besoins de la population, notamment en matière de délais de rendu des résultats et de valeur ajoutée apportée par les biologistes médicaux, au travers de leurs actions de prévention, d’information, d’orientation et d’accompagnement des patients, en tenant compte des synergies potentielles entre libéraux et hospitaliers.
Ainsi, des échanges indispensables avec les biologistes hospitaliers, qui eux aussi peuvent accueillir des patients, s’inscrivent dans le cadre de la mise en place de réseaux ville-hôpital. Grâce à eux, les biologistes peuvent assurer une permanence des soins et un partage des données, renforçant l’interprétation des résultats, évitant des redondances et introduisant une complémentarité parfois spécialisée et à leur initiative.
99 %
de la population française se trouvent à moins de 20 minutes d’un laboratoire de biologie médicale
Un contexte économique tendu
En parallèle, le secteur de la biologie médicale connaît, depuis 2013, des mutations profondes en matière de regroupement, d’industrialisation des processus et de concentration des plateaux techniques. La pression économique, qui pèse sur le secteur, exacerbe ces tendances. L’Ordre est particulièrement attentif à ce que ces modifications structurelles ne se fassent pas au détriment de la proximité et du service médical rendu au patient. L’attention doit se porter sur l’accessibilité (horaires d’ouverture), l’offre, les délais de rendu de résultats, l’accompagnement lors du rendu tant vis-à-vis du patient que du prescripteur.
Le biologiste médical, pivot du parcours de soins
La teneur du service médical fourni par le biologiste médical est encore peu connue du grand public, voire des autres professionnels de santé, qui ne l’identifient pas clairement comme un soignant. Trop souvent, il n’est considéré que comme un producteur de résultats d’examens. Avant leur réalisation, le biologiste médical est pourtant capable de juger de leur pertinence ou de la nécessité de mieux les cibler en fonction du contexte clinique, de prendre en compte les spécificités de la situation du patient, de s’assurer des bonnes conditions de prélèvement, de conservation et de délai de transmission des échantillons.
Ce temps pré-analytique est essentiel, car il regroupe les étapes déterminantes pour la qualité finale des résultats qui seront rendus au patient. En phase post-analytique, le biologiste médical peut également donner son éclairage sur la base des résultats obtenus, notamment lorsqu’il s’agit de données dont l’interprétation est complexe, informer le patient et l’orienter pour optimiser sa prise en charge. Il est ainsi en mesure de proposer des adaptations posologiques : le suivi des traitements antithrombotiques et antibiotiques en est un exemple très concret, y compris lors de situations d’urgence. L’ensemble de ces missions constitue une plus-value aux examens réalisés par le laboratoire, dont le biologiste médical est responsable. Il est important de les faire connaître et de les partager.
Trois axes pour renforcer la biologie médicale
Au mois de mai 2025, la section G de l’Ordre national des pharmaciens a publié un livre blanc de la biologie médicale en France. Sur la base d’un état des lieux détaillé de la profession, sont formulées 13 propositions, articulées autour de trois axes de progrès :
- positionner le biologiste médical au cœur du parcours de soins et du système de santé ;
- accompagner l’évolution structurelle de la profession sur les volets économiques et réglementaires ;
- provoquer un choc d’attractivité de la profession de biologiste médical.
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Une expertise indispensable pour assurer la pertinence des soins
Deux tiers des décisions médicales se prennent sur la base d’examens effectués par le biologiste médical, qui occupe donc une place centrale dans le parcours de soins du patient. Les échanges avec les autres professionnels de santé sont de plus en plus fluides, du fait des outils de communication utilisant des messageries sécurisées à leur disposition. Dans le cas de patients souffrant de pathologies chroniques, la cohérence de la prise en charge pourrait d’ailleurs être renforcée dans le cadre de protocoles interprofessionnels.
Structurer le parcours de soins
Toujours dans cette même perspective, l’Ordre plaide pour que soit créée une fonction de biologiste médical référent, à l’instar des sages-femmes ou des infirmiers. Le projet Biomedia, qui avait été soutenu par la section G, représentant les pharmaciens biologistes médicaux de l’Ordre, dans le cadre d’un article 51, visait justement à évaluer l’intérêt d’un tel statut pour les patients diabétiques de type 2 : suivi biologique personnalisé et régulier, prévention des complications liées à la pathologie, meilleure transmission des informations avec les autres acteurs du parcours de soins, renouvellement des ordonnances, vérification des dispositifs d’automesure de la glycémie du patient… L’évolution des connaissances, qui tend vers une médecine de plus en plus prédictive (campagnes de dépistage) et personnalisée (génomique, biomarqueurs), renforce l’intérêt de cet accompagnement des patients par un biologiste médical référent.
Une démographie en berne
Pour mémoire, les biologistes médicaux, médecins et pharmaciens (respectivement un tiers et deux tiers des effectifs) sont issus d’un internat commun de quatre années, les formant à la pathologie, à la sémiologie clinique et à la technique. Sous le double effet d’un nombre de postes d’internes insuffisant et du vieillissement de la profession (âge moyen voisin de 50 ans), on constate que l’effectif des pharmaciens biologistes médicaux en exercice a régressé sur les dix dernières années (–13 %). Il est donc urgent que soit engagée une nouvelle répartition des sites, réduisant les redondances et permettant aux biologistes médicaux de s’inscrire dans une offre de soins cohérente en regard des besoins.
Henri-Charles Hugedé,
conseiller ordinal et trésorier de la section G, pharmacien biologiste de ville
« Notre enjeu pour demain serait de mieux répondre aux besoins de la population et plus particulièrement lors des urgences avec un parcours de soins adapté et régulé. Et la profession est prête à relever le défi avec des synergies de collaboration aussi bien en ville qu’à l’hôpital. »
Un métier en pleine transformation technologique
En complément de l’activité de pratique courante, la biologie médicale connaît, depuis une vingtaine d’années, des progrès technologiques qui en font un domaine en pleine expansion. Biologie centrée sur les données individuelles (biomarqueurs) et populationnelles, thérapies biologiques (CAR-T cells), apport de l’IA… sont autant de contributions nouvelles à l’arsenal diagnostique et thérapeutique, nécessitant des investissements dans des outils adaptés et surtout dans la formation de professionnels en mesure de les maîtriser. La place du biologiste médical dans la pertinence et le choix des examens sera un des facteurs prépondérants pour assurer l’intégration et la soutenabilité de ces évolutions technologiques et médicales au sein du système de santé.
Le rapport IGAS-IGF sur les dépenses de biologie médicale
Au mois de juillet dernier, l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) et l’Inspection générale des finances (IGF) ont publié un rapport consacré à la pertinence et l’efficience des dépenses de biologie médicale (rapport Igas-IGF sur les dépenses de biologie médicale : des recommandations qui appellent au débat. Les actualités de l’Ordre, 24 juillet 2025).
Si ce rapport repose sur des constats et éléments factuels, les conclusions qui en sont tirées peuvent être contradictoires. Il est ainsi proposé de supprimer ou a minima d’assouplir la règle « n sites n biologistes ». Or, ne serait-ce qu’assouplir cette règle conduirait inévitablement à rendre le biologiste médical moins accessible et irait donc à l’encontre du renforcement du lien avec le patient.
Ce rapport propose également la mise en place d’une biologie délocalisée en dehors des établissements de santé dans un cadre simplifié. Le Conseil central de la section G de l’Ordre tient à rappeler que le rapport coût/qualité-efficience optimal se trouve sur le site d’un laboratoire et sous la responsabilité du biologiste médical. Dans les secteurs où peut se poser une problématique d’accès, il convient donc, tout d’abord, d’évaluer si un site est en mesure d’apporter une telle offre de soins et un suivi de proximité aux patients, et ce n’est que secondairement que l’alternative d’une biologie délocalisée peut être envisagée.
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Mettre tout le potentiel de la profession au service de la santé publique
Aujourd’hui, seul l’acte analytique est valorisé financièrement, pouvant conduire, dans certains cas, à une tendance inflationniste des examens. Or, l’intervention du biologiste médical au temps pré-analytique est essentielle pour s’assurer de la pertinence des examens demandés et, à l’inverse, pour recommander tout acte supplémentaire que pourrait nécessiter la situation pathologique du patient. De même, lors de la phase post-analytique, il contribue à la mise en œuvre des mesures thérapeutiques ou prophylactiques les plus adaptées, que ce soit par le dialogue avec le clinicien sur l’interprétation des résultats ou à travers l’éclairage donné au patient. Définir de façon exhaustive ces missions que peut assurer le biologiste médical et leur attribuer une valorisation correspondante permettraient d’optimiser la qualité du service médical rendu à tous les patients, sur tout le territoire.
Un levier majeur pour la prévention et les politiques de santé publique
L’apport de la biologie médicale dans la surveillance épidémiologique (Covid-19, arboviroses…) et dans les campagnes de dépistage (IST, HPV [Infections sexuellement transmissibles, papillomavirus humains] et dépistage du cancer du col de l’utérus…) a déjà été largement mis en évidence. Le biologiste médical référent pourrait aussi, par un suivi régulier de sa patientèle, être au cœur d’un système de prévention. L’anticipation des risques de perte de chance du patient, en amont de l’apparition des ALD (affections de longue durée) par exemple, permet de rester en bonne santé plus longtemps, avec tout ce que cela suppose en matière de retentissement sur la qualité de vie et le bien vieillir.
Optimiser l’impact économique sur le système de santé
Enfin, une meilleure exploitation des ressources de la biologie médicale aurait un impact positif sur les dépenses liées à des problèmes de santé, qui auraient pu être détectés plus tôt. C’est le cas des maladies chroniques, dont sont atteints plus d’un tiers des Français, et qui sont en constante progression. L’insuffisance rénale chronique (IRC) en est un exemple criant : le total des coûts annuels de prise en charge de l’IRC terminale s’élevait à plus de 4,5 millions d’euros en 2023 (Ameli, Renaloo), alors qu’un examen de biologie médicale – le rapport alumine/ créatinine (RAC) urinaire à moins de quatre euros – permet pourtant d’en identifier précocement l’évolution.
75 %
des dépenses de santé sont liées à quatre pathologies chroniques (maladies cardiovasculaires, cancer, diabète, IRC). Leur coût pourrait être significativement réduit avec une politique de prévention ambitieuse, impliquant notamment les biologistes médicaux.
À ce jour, leurs compétences sont largement plus utilisées à des fins diagnostiques que dans des actions de dépistage et de suivi des malades (Rapport Roland Berger, Paris novembre 2025, page 6).
Philippe Piet,
président du conseil central de la section G, représentant les pharmaciens biologistes médicaux
« Au moment où la raréfaction des professionnels de santé est telle que l’accès aux soins des Français est menacé, on constate que les compétences et capacités des biologistes médicaux sont largement méconnues et sous-utilisées. Le site du laboratoire doit être recentré autour de cette valeur ajoutée, par la conduite d’une réflexion approfondie sur tout ce que peut apporter la biologie médicale à l’offre de soins. »

